dimanche 22 février 2015

L'Homme augmenté

Aujourd'hui, on parle de plus en plus des "hommes augmentés" et du transhumanisme. Amputée des quatre membres, les prothèses feraient de moi une transhumaine ? 
La prothèse est paradoxalement un mécanisme annexe et un prolongement de ma personne.
J'ai déjà essayé de penser ce rapport très particulier à mon nouveau "corps", ceci est une deuxième tentative.

En effet, les prothèses font partie de moi et me constituent. Elles sont des mécanismes et des matériaux non charnels et pourtant... Je ne suis pas la même sans mes prothèses. 
En fauteuil je ne suis pas moi même. Temporairement je m'assois bien sur un fauteuil pour pouvoir changer de pantalon, de chaussures, mais lorsque je me retrouve durablement pour des raisons diverses, sur deux roues, ma vie change. 
Je ne suis plus à la même hauteur, je n'ai pas le même point de vue, le même centre de gravité, le même schéma corporel, la même dextérité et il faut bien le dire, la même indépendance.
Souvent l'individu "debout" considère le fauteuil comme quelque chose de dégradant. Cela vient peut-être du fait que l'on soit situé plus "bas". C'est une chose avec laquelle la majorité des gens sont mal à l'aise, et je pense que les personnes en fauteuil ne me contrediront pas. Comment se comporter pour discuter avec une personne qui fait "trois têtes" de moins que vous ? Faut-il se pencher, se mettre à sa hauteur ou rester debout ? Tant de questions inutiles, alors qu'il suffirait de choisir ce qui nous convient le mieux et être à l'aise.
Bref, comme vous le savez je m'assois régulièrement dans un fauteuil pour rejoindre les Mambas et jouer au rugby-fauteuil. J'avoue que lorsque Sébastien Lhuissier m'a contactée pour un stage, j'étais assez surprise qu'on me propose un sport "assis", moi qui m'étais battue pour rester debout.
Très vite, j'ai adopté ce "char" qui me permettait la percussion, la vitesse et la précision de la hyène (comme aiment le dire certains...). 

Photo prise par Christophe Yvernogeau
 Coupe de France 2014 à Carquefou
Il est vrai que les équipements sportifs offrent quelque chose de complètement différent par rapport aux équipements de tous les jours. Par exemple, je me sens totalement différente lorsque je chausse mes lames carbones comparé à lorsque je suis avec mes prothèses ordinaires. Tout d'abord du fait des sensations qu'elles me procurent mais aussi de l'image qu'elles renvoient. 
Elles montrent ostensiblement mon amputation, tout en me hissant au statut de sportive et de combattante. Il y a évidemment la fierté d'être arrivée à me hisser sur ces prothèses de luxe mais aussi la revendication de montrer que même sans ses deux jambes, on peut courir.

Photo par Charlotte Normand lors des premiers entrainements de course
Ainsi les prothèses montrent diverses parties de notre personnalité, elles parlent pour nous, même si parfois elles sont fabriquées pour "taire le handicap".
Depuis 2ans, j'ai en ma possession une prothèse de membre supérieur, c'est à dire un gant esthétique qui reconstitue une main. On appelle cela une "prothèse de vie sociale". Elle me permet effectivement de sortir dans un bar sans que la première chose que l'on voit de moi soit mon corps mutilé. Elle rend possible les rencontres anodines, ou du moins, j'ai cru qu'elle était celle qui les rendaient possibles. En vérité c'est bien moi qui fait que l'on a envie ou pas de me parler. Car en grande majorité, les gens m'avouent avoir découvert mon handicap beaucoup plus tard, ou bien au détour d'une conversation. 
Cette main esthétique m'a dans un premier temps servie à avoir confiance en moi et à ne plus m'inquiéter des regards. Elle avait aussi un rôle fonctionnel (malgré son immobilité), car le fait d'avoir des doigts me permet de coincer mon téléphone portable (par exemple) et de le tenir avec ma main gauche. 
Il n'est pas facile croyez moi d'assister à la création de votre nouvelle main. Car en effet la prothèse n'est pas là pour avoir la même forme que l'ancienne, mais bien pour répondre aux nouvelles problématiques que rencontre actuellement votre corps amputé. C'est difficile de choisir sa main, ses ongles... Nous avons du mal à accepter notre corps tel qu'il est, alors imaginez devoir participer à son élaboration ! Mais il est aussi très agréable de pouvoir remettre des bijoux, des bagues et de regarder sa "jolie" main. 
Il existe également des customisations de prothèses via des images photographiques ou du graphisme. Dans ce cas la prothèse peu aller jusqu'à atteindre le statut d’accessoire de mode voir d'objet d'art...

En attendant chez le prothésiste... On s'amuse comme on peut ! =)

Ainsi la prothèse est révélatrice par son existence même d'un manque et d'une absence du membre qui était là auparavant et vous constituait. Mais elle est là pour vous propulser dans une nouvelle vie où vous devez l’apprivoiser.

Au final, bien que mon handicap moteur rende indispensable ces bouts de métaux, de silicone ou de carbone, je ne peux me projeter sans eux. 
Je suis donc une "femme augmentée" pourtant cette "augmentation" provient d'une grande "diminution". J'ai ri lorsque les athlètes "valides" qui courraient avec Oscar Pistorius aux JO se plaignaient car il avait soit disant un avantage technologique. Allez-y les gars, prenez donc son handicap, on verra si c'est un avantage ! 

Je considère stérile la compétition entre le soit-disant "homme-machine" et "l'homme originel" car la comparaison ne nous mènera qu'à un impossible constat. Je me fous de savoir lequel est plus fort. Tout le monde a le droit d'être un champion.


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